Lycée Chateaubriand de Rome

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Publié : 28 janvier 2009
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Le risque

Intervention de Marie Eve Gardère, Présidente de la LICRA Italie, à l’évènement en hommage à Daniel Trocmé, 27 janvier 2009, lycée Chateaubriand, Rome.

Merci, Monsieur l’Ambassadeur, de la confiance que vous nous faites en soutenant par votre présence cet hommage à Daniel Trocmé. J’en suis d’autant plus touchée que vous me parliez un jour de courage à l’inauguration de la LICRA Italie dont vous êtes membre fondateur et dont je suis responsable.

La vie propose en effet des problèmes qui attendent et des problèmes qui n’attendent pas. C’est peut-être là la ligne de partage entre le théorique et le pratique. On les aidait disent les Justes parce qu’ils avaient besoin d’être aidés.

Le problème de la structure de la matière on peut dire, par exemple, qu’il peut attendre, non pas qu’on doive le traiter sans ardeur ni âpreté intellectuelle, mais aucun délai ne m’est imposé pour le résoudre. Je peux penser comme si j’étais immortelle.

L’action par contre est tout autre, elle me pose des énigmes. A tout instant il faut que je sois capable de petits choix et de grandes décisions. Si je n’ose pas, le cours des choses m’infligera son dénouement.

Il y a des rationalistes qui me proposeront une vérité morale qui se décide comme on raisonne sur des nombres. Mais le devoir, j’entends par là simplement ce qu’il faut faire, ne se présente pas de cette façon : je dois me décider sinon je suis complice des injustices de mon temps. Il n’y a pas de morale indiscutable mais il y a des hommes honnêtes qui rassemblent ce qu’ils savent, qui s’informent et se décident virilement. Tout est dans cette qualité de courage qui les rend présents et vivants et constructifs en face des complexités de la vie.

Ces actes sont au plus au degré une avance, une audace, un risque couru. Le risque est la plus haute expression de la personne et c’est ce que votre professeur exprime dans la lettre qu’il envoie à ses parents le 11 septembre 1942 pour leur faire part de sa décision, parfaitement conscient du risque qu’il prend, de diriger un pensionnat pour enfants juifs dont les parents sont internés ou déportés. Cette lettre, ses arrière-petites-nièces vos compagnes de classe vous la liront bientôt. Daniel Trocmé était votre professeur de Physique Chimie et Sciences Naturelles et il a beaucoup aimé son travail avec vous au lycée Chateaubriand, en 1937 avant la tragédie. Il aimait l’Italie, il aimait Rome et je crois bien qu’il y a été amoureux.

A côté de l’élaboration scientifique d’une perception correcte de l’univers, s’étend le règne de la décision et du risque : la vie pratique, morale et politique. Il ne s’agit plus d’être raisonnable, mais personnel et courageux ce qui est bien difficile parce que la personne est plus fragile que la raison.

J’ai été longtemps responsable du service de Psychologie et d’Orientation du lycée. Mon bureau, quelle belle coïncidence, était justement à la place de l’ancienne classe de Daniel. Les lieux ont leur esprit et leur mémoire et c’est peut-être pour cela que vous y veniez volontiers m’interroger sur votre avenir.

Nous sommes, ses collègues, ses élèves, sa famille que je salue de tout mon cœur, aujourd’hui 27 janvier par décision du Conseil de l’Europe Journée de la Mémoire de la Shoah, le plus grand crime de tous les temps, journée de la prévention des crimes contre l’Humanité. Aux personnes comme Daniel qui ont aidés des Juifs en péril dans des circonstances telles qu’elles impliquaient un danger de mort, le mémorial Yad Vashem décerne le titre de Juste parmi les Nations. Il n’y en a pas beaucoup, il aurait pu y en avoir davantage.

Les Justes incarnent ce qu’il y a de meilleur dans l’humanité et le fait de leur rendre hommage suscite l’apparition d’un concept nouveau dans l’histoire actuelle de l’Europe : ils nous servent d’exemple et de modèle d’identification. Parce que quiconque sauve une vie sauve l’Univers tout entier.

Nous sommes ici dans un lieu d’esprit pour un recouvrement mémorial et la sauvegarde du patrimoine de la pensée, pour proclamer le caractère civilisateur et universel de l’action des Justes. C’est là, dans la lutte contre la discrimination, que se joue votre rôle, le rôle important des jeunes dans la construction et la cohésion d’une société de justice, parce que vous possédez une force d’indignation intacte et prête à se convertir en action concrète.

Le travail de souvenir, auquel nous sommes invités, est un devoir d’engagement pour la défense de nos principes démocratiques d’égalité et de solidarité. Ceux qui oublient le passé sont condamnés à le revivre perpétuellement.

Le parcours d’un Juste est l’excellent travail de recherche que les élèves exposent ici. C’est au contexte historique que les élèves de troisième se sont attachés plus particulièrement, ceux de terminale, au questionnement éthique.

Vous verrez un extrait du film de Pierre Sauvage Les armes de l’esprit. C’est le terme qu’a employé l’oncle de Daniel, le pasteur André Trocmé, dans sa magnifique homélie ou il exhorte ses paroissiens à combattre la violence avec les armes de l’esprit.

Madame Nicolas, cousine de Daniel Trocmé nous dira son souvenir, merci Madame d’avoir fait le voyage pour nous parler de lui.

Et puis vous entendrez les Têtes de Bois, la voix d’Andrea Satta, Luca de Carlo à la trompette et Angelo Pelini au piano qui ajoutent à la force de leur musique la force de l’œuvre de notre immense poète Leo Ferré qui, vous ne le saviez peut-être pas, a passé son baccalauréat au lycée Chateaubriand. La rencontre entre la famille de Daniel et celle de Leo Ferré, merci Marie Cécile Ferré d’être avec nous, est une bien belle émotion, tous les deux ces indociles.

L’association Têtes de Bois a mis en marche un extraordinaire réseau permanent de rencontres et d’échanges de chercheurs, de responsables d’associations, d’artistes, des enfants des écoles de tous les pays qui se trouvent sur le 41° parallèle : Tirana, Istanboul, l’Arménie, Bakou, Taskent, les kirghizes, le désert de Gobi, la Mandchourie, Pyongyang, l’île d’Hokkaido, le nord de la Californie, Cheyenne, l’Indiana, la Pennsylvanie, New York, Porto, la Castille et l’Aragon, Barcelone, l’Asinara, Bonifacio, Rome. Honorer les origines, enseigner qu’il n’existe pas de culture sans rapport et sans échange, voici les antidotes au racisme et à la guerre.

Daniel aurait été enthousiaste. Intéressé par les gens, les idées et les choses, il discute avec des amis dit-il de tous les coins du monde. Une curiosité sans cesse en éveil écrit son frère une âme de badaud qui veut savoir ce qui se passe, s’informer et comprendre . Je voudrai être libre de dire et de faire ce que je pense… je n’ai pas fini d’évoluer disait-il et de voir du nouveau… »

Pour garantir de ce goût violent pour la justice dont parle Albert Camus, qui seul nous donne un sens, et dont j’ai été positivement nourrie pendant mon enfance.

Je vous remercie.

Marie Eve Gardère

Rome, 27 janvier 2009