Il est un préjugé commun selon lequel l’homme serait un être égoïste qui agit selon ses intérêts et son bien-être personnel. De même, on croit aussi que le bien résulterait d’un pur altruisme désintéressé qui supposerait que l’on s’oublie au profit des autres.
On voit mal dans ces conditions comment le bien serait possible et on rend ainsi difficilement compréhensible l’action de femmes et d’hommes qui ont risqué leur vie, sacrifié leur confort, pour sauver l’humanité. On s’interrogera ici sur les motivations morales qui porte un individu à venir en aide aux autres même aux dépens de sa vie. Si le « bien » semble fragile c’est que l’humanité l’est tout autant devant ses responsabilités.
La fragilité du bien sera ainsi la réponse positive aux analyses de Hannah Arendt sur la banalité du mal.
Fragilité du bien, laisser-aller au mal
Le bien est fragile car il semble que l’attitude première des hommes soit, par peur, paresse et lâcheté de se laisser aller au mal.
C’est le cas des soldats qui ont, pendant la seconde guerre mondiale, participé au génocide. Ils étaient eux aussi dans la possibilité de refuser de prendre part à ces pratiques inhumaines et de se retirer mais la majeure partie d’entre eux a préféré obéir aux ordres de ses supérieurs. Certains disent qu’ils n’ont pas eu le temps de réagir, d’autres qu’ils avaient pris un engagement envers l’Etat allemand et ne pouvaient désobéir.
Stanley Milgram et Zimbardo, psychologues américains, ont montré que tout sujet, soumis à une autorité supérieure et à fortiori à un régime totalitaire était susceptible, par perte de son identité personnelle, d’agir de la sorte.
Ainsi, l’homme est un être facilement influençable, qui laisse le comportement de la masse ou de l’autorité prendre le dessus sur ses convictions personnelles, ses désirs, ses valeurs. On parle de la fragilité du moi ou encore de la fragilité de l’humanité.
La passivité d’un individu peut s’expliquer par l’angoisse que celui-ci ressent face à la responsabilité que l’action suppose. Ainsi, dans l’impossibilité de résoudre ce conflit intérieur –intervenir même si je risque ma vie ou rester passif pour ne rien risquer-, il préfère refouler cette responsabilité, soit en faisant comme si de rien n’était soit en attendant que quelqu’un d’autre agisse. C’est ce que l’on appelle la passivité destructive. Elle met à risque le bien-être d’autrui. C’est ce qui se passe dans la plupart des cas où l’on voit un inconnu en danger et que justement parce qu’il nous est étranger, on préfère ne pas agir pensant ainsi que personne ne nous le reprochera. C’est ce comportement qui pousse certains psychologues et philosophes à penser une générosité restreinte : l’homme ne serait capable de bienveillance qu’à l’égard de ses proches parents, amis.
Le Bien malgré tout
Toutefois, l’histoire nous a montré des exemples, où des hommes ont mis à risque leur vie en vue de sauver celle d’autrui, de personnes qu’ils ne connaissaient pas. C’est le cas des habitants du Chambon- sur- Lignon et notamment de Daniel Trocmé, qui, pendant la seconde guerre mondiale, ont caché dans leur village des juifs menacés par le génocide et des réfugiés espagnols qui fuyaient la guerre civile dans leur pays. Comment pouvons-nous expliquer que des gens soient capables d’un tel altruisme, de s’opposer à l’autorité en mettant en péril leur vie pour sauver celle des autres ?
Seul un être qui est « présence à soi », qui s’estime et s’assume pleinement comme un soi autonome, peut résister aux ordres et à l’autorité établie, prendre sur lui le poids de la douleur, de la détresse d’autrui et, lorsque les circonstances l’exigent, assumer les périls parfois mortels que ses engagements les plus intimement impérieux lui font courir.
C’est un être doté d’une puissante ossature intellectuelle, spirituelle et morale qui lui permet d’être en accord avec soi-même et d’avoir un certain « équilibre intérieur ». C’est le cas des habitants du Chambon -sur- Lignon, qui même après la guerre lorsqu’ils ont reçu le titre de "Juste " ont continué à dire qu’ils n’avaient fait qu’obéir au devoir de tout être humain, qui est de secourir quiconque se trouve dans la détresse. Ainsi, le devoir de venir en aide à autrui semblait aller de soi.
En conclusion, la fragilité du bien chez l’homme, va de pair avec la fragilité de l’humanité.
La fragilité du moi de l’homme c’est sa tendance à succomber à toutes les formes de domination, d’asservissement et de passivité. C’est l’absence de présence à soi qui fait de l’homme un sujet hétéronome, qui ne sait pas reconnaître quand il est nécessaire de désobéir pour ne pas aller contre ses propres principes moraux.
Seul un sujet autonome, qui a pleinement conscience de soi est capable d’un altruisme véritable c’est-à-dire d’une relation bienveillante envers autrui qui résulte de la volonté d’accorder ses actes avec ses convictions. Ainsi, faire le bien ce n’est pas s’oublier pour l’autre mais au contraire savoir être présent à soi-même, oser être soi. C’est ce que l’on pourrait appeler une « humanité solide ».
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Dernière mise à jour : lundi 26 juillet 2010